
le regard
J’avais en moi
-je n’étais pas sélectionnée,
je n’étais pas l’élue-
le regard.
Je filmais pour lui.
Les caméras miniaturisées
implantées derrière mes rétines
traquaient pour lui la beauté.
Nuages incandescents sur la ville.
Formes humaines en des lieux sordides.
Tendresse dans des regards fous.
L’amour dans le drapé d’un haillon.
Partout, la vie, la misère
et par lui, la beauté.
Je voulais voir, voir,
pour lui, la beauté, partout.
Je m’appliquais :
dans une donnée de temps inconnue,
il se faisait sa projection.
C’est ainsi que je découvris
la lumière de la lune
sur la ville endormie
sur les jardins silencieux.
Je voyais pour un autre
j’avais l’esprit libre de voyager
au-delà du contour des choses
Je compris qu’il m’attendait
que le chemin serait long
les épreuves nombreuses
Peu m’importait
je le portais
au creux de moi
mon amour criait
mon amour mon amour
Dans le contour des choses
contours définis
que je comptais
recomptais
les angles les carrés
les rectangles
je comptais tout
obsessionnelle arpenteuse
d’architectures intérieures extérieures
comptabilisées
répertoriées
instantanés sans aucun avenir
sans mémoire
pour pouvoir mieux recommencer
Je comptais
spectateurs
spectatrices
par quatre démembrés.
Comptais-je ou pour du beurre ?
Le regard m’entraînait
dans des comptes compliqués
le regard m’extrayait
c’était lui la beauté
Il me rendait différente
attachée aux valeurs disparues
d’anciens mondes engloutis, peut-être
j’y croyais
sans jamais le dire à personne.
Il disparut ensuite. Pendant longtemps.
Lorsqu’il me revint
je contemplai l’ampleur de la catastrophe
je dus tout reconstruire
mes châteaux mes donjons
forêts sauvages, torrents glacés.
Vers lui je marchai
chaque nuit.